Dans un passage de Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, son second livre sur le temps (le premier étant Les tactiques de Chronos), Etienne Klein exprime sa sympathie pour une solution intermédiaire entre le présentisme et la théorie de l’univers-bloc (la théorie B éternaliste). Cette solution est le non-futurisme, également appelée théorie de l’univers-bloc en croissance (growing block theory). Je vous propose ici l’extrait en question, suivie d’une critique inspirée par une communication que j’ai présenté en 2009.
« Mais ces deux interprétations, univers-bloc et présentisme, sont loin d’avoir clos le débat. Dans le premier cas, l’existence même du cours du temps est relativisée, ou bien, selon une manœuvre idéaliste assez classique, transformée – sans que l’on nous précise comment – en un produit de notre conscience : ce serait seulement par et pour une conscience que se succéderaient les instants du monde. De surcroît, l’interprétation de l’univers-bloc ne semble pas aisément compatible avec l’indéterminisme de la physique quantique qui, d’une certaine façon, laisse l’avenir ouvert à plusieurs possibilités. Quand au présentisme, il s’accorde mal avec la théorie de la relativité restreinte qui ne retient pas l’idée d’un « maintenant » universel, et interdit même qu’on puisse l’envisager : ce qui nous est présent à un certain instant n’existe plus ou pas encore pour un observateur en déplacement par rapport à nous. Il devient impossible de définir un « instant présent » où se manifesteraient tous les phénomènes qui se produisent au même moment dans tout l’univers. Le mot « maintenant » se trouve donc dépourvu d’une signification dans l’absolu.
Ces difficultés ont été fécondes. Un certain nombre de chercheurs ont tenté de dépasser ces deux conceptions en proposant un « espace-temps dynamique ». Le cours du temps serait quelque chose de réel, d’objectivement réel, et rendrait l’espace-temps évolutif. Il « pousserait », à l’image d’une plante, fabriquant en permanence du « maintenant », de sorte que le futur n’aurait plus de statut objectif. Le « maintenant » apparaîtrait localement, constituant le bord du temps, son extrémité actuelle. Dans cette conception l’espace-temps n’est pas un déjà-là ; le futur n’existe pas déjà ; chaque nouvel instant présent prend pied sur le néant ; le cours du temps se construit progressivement, grâce à un moteur qui serait, par exemple, l’expansion de l’univers. » (Klein, 2007)
La théorie de l’univers-bloc en croissance est une théorie minoritaire parmi les philosophes, qui lui préfère le présentisme ou la théorie de l’univers-bloc. Et ceci pour une bonne raison : cette théorie me parait tout simplement mauvaise.
Voici deux argument à l’encontre de cette théorie.
Contrairement au présentisme (dans lequel le fait d’être présent est un fait objectif) et à l’éternalisme (dans lequel le fait d’être présent est un simple fait indexical), le défenseur de l’espace-temps en croissance doit postuler deux manières extrêmement différentes d’être présent, ce qui semble violer le principe d’économie ontologique. Un fait objectif signifie ici un fait non-perspectival, propre à la réalité, indépendamment de la localisation du locuteur. Par opposition, être présent au sens indexical ne signifie rien d’autre que d’être présent de son propre point de vue. Dans la théorie de l’univers-bloc, tous les locuteurs sont présents de leur propre point de vue temporel. Les énoncés qu’ils expriment sont présents au sens où ils sont simultanés avec l’acte d’énonciation (présent indexical). Dans le présentisme, les locuteurs présents sont les locuteurs qui existent, le présent est un fait objectif de la réalité, l’existence (présent objectif).
Si les éternalistes et les présentistes recourent à deux concepts d’être présent, ces deux concepts dénotent un et un seul unique temps. Pour le partisan de la théorie de l’univers-bloc en croissance, les deux concepts divergent quant au temps dénoté. En effet, les instants dénotés par le concept de « présent objectif » ne forment qu’un sous-ensemble des instants dénotés par le concept de « présent indexical ». Si les trois théories possèdent un nombre similaire de concepts, le coût ontologique de la théorie de l’univers-bloc en croissance est cependant supérieur : il ne s’agit pas de décrire le présent de deux façons différentes, il y a deux présents radicalement différent : le présent objectif du bord du bloc, et le présent indexical de l’ensemble du bloc. Le non-futurisme est donc une théorie peu économique, car il est possible d’être présent de deux façons. Il est par exemple possible d’être présent au sens indexical, en étant localisé à un instant t du bloc, tout en étant passé au sens objectif, car cet instant t n’est pas au bord du bloc passé-présent. De plus il semble contre-intuitif de pouvoir être présent en un sens, et passé en un autre sens.
Le second argument est un argument sceptique (Bourne 2002, 2006, Braddon-Mitchell 2004). Il consiste à demander au théoricien adepte de l’espace-temps en croissance : « comment pouvez-vous savoir que maintenant (au sens indexical) c’est maintenant (au sens objectif) ? ». En d’autres termes comment pouvez-vous savoir que vous êtes présent au sens objectif, et pas seulement au sens indexical ? Il est en effet nécessaire de garantir que l’on est présent au sens objectif, sinon l’ouverture du futur n’est pas garantie. Il ne semble pas possible d’expliquer pourquoi l’on est présent au sens objectif, et pas seulement au sens indexical. Or la théorie de l’univers-bloc en croissance fut développée en grande partie contre la théorie de l’univers-bloc (la théorie B éternaliste), dans le but d’expliquer pourquoi le présent est spécial en un sens ontologique fort. L’explication est que le présent est spécial en ce qu’il est le bord de l’espace-temps.
Clairement la théorie de l’univers-bloc en croissance ne satisfait pas ce réquisit. Elle ne parvient pas à expliquer pourquoi nous sommes présents au sens objectif, et pas simplement perdu dans le passé du bloc, avec par exemple les milles années futures déjà fixées. Elle présente donc un problème méthodologique : elle est développée pour rendre-compte de la spécificité du présent, ce qu’elle ne parvient pas à faire.
Références :
Bourne C. (2002), “When am I? A tense time for some tense theorists?”, Australasian Journal of
Philosophy 80 : 359–71.
Bourne C. (2006), A future for Presentism, (Oxford : Oxford University Press).
Braddon-Mitchell, D. (2004), “How do we know it is now now?”, Analysis 64: 199–203.
Klein E. (2007), Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, Flammarion.
Voir aussi mon ancien article : Théories hybrides et ouverture du futur