CFP: Colloque jeunes chercheurs en philosophie des sciences

Appel à communication

L’association des étudiants et jeunes chercheurs en philosophie et histoire des sciences de Paris (EPISTEMIX) s’associe cette année à l’équipe d’accueil « Philosophie des normes » de l’Université de Rennes 1 pour organiser un workshop sur la thématique de la « Philosophie des sciences » les 23 et 24 mai 2013. Il s’agit de la réédition d’une manifestation réunissant chaque année, dans une université francophone, des jeunes chercheurs issus principalement, mais non exclusivement, de séminaires et d’équipes de recherche travaillant dans les domaines de la philosophie et de l’histoire des sciences. La première édition s’est tenue en septembre 2012 à l’Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). La présente édition se tiendra en mai prochain à l’UFR de Philosophie de l’Université de Rennes 1. Elle est parrainée par la Société de Philosophie Analytique (SoPha), ainsi que la Société de Philosophie des Sciences (SPS).

Interventions de chercheurs académiques invités

  • Filipe Drapeau Viera Contim (Université de Rennes 1), « La théorie causale de la référence s’applique-t-elle aux termes de taxon? »
  • Max Kistler (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), « La causalité a-t-elle une place en physique? »

Toutes les informations sont à cette adresse :

http://philosci2013.sciencesconf.org/

La perception, sense-data ou fragment du monde ?

Graubner, Galerie Defet, Dusseldorf

Graubner, Galerie Defet, Dusseldorf

Je souhaite étudier le problème suivant : pourquoi si l’éternalisme est vrai, percevons-nous  un passage du temps ?  Dans ce but j’ai commencé à étudier les différentes théories de la perception. J’aimerai par la suite pouvoir répondre à des questions telles que « percevons-nous vraiment un passage du temps ? », « se réduit-il à une perception de mouvement ? » , « quelle est la relation entre ce que nous percevons et ce qui existe ? », peut-on inférer quelque chose d’ontologique à partir de quelque chose de perceptif ? » Bref, voici un rapide panorama des théories de la perception.

Les expériences perceptives se répartissent en trois catégories : les expériences véridiques (je perçois mon bureau devant moi), les illusions (par exemple celle de Müller-Lyer) et les hallucinations (je viens de consommer du LSD, je discute avec un pote que je suis le seul à voir).

Pour expliquer ce que sont les expériences perceptives, on peut dégager deux tendances. La première consiste à traiter notre expérience perceptive comme un ensemble de sense-data, de données des sens. Ces sense-data peuvent correspondre ou non à des objets physiques. Dans le cas d’une expérience véridique, les sense-data rendent compte d’objets physiques, contrairement aux cas d’illusions ou d’hallucinations.

Une seconde tendance est un réalisme : notre expérience perceptive est directe. Ce qui est présent dans notre expérience perceptive, ce ne sont pas des sense-data, des entités médianes entre le monde et notre esprit, mais le monde lui-même, ou tout du moins des fragments du monde.

La théorie disjonctive est un peu hybride dans cette présentation. Elle est réaliste pour ce qui est des expériences véridiques : lors d’une expérience véridique le contenu de notre expérience, c’est le monde. Au contraire, lors d’une expérience illusoire ou hallucinatoire, ce n’est plus le monde que nous percevons. La paternité de cette théorie est attribuée à John Hinton (bien qu’en en trouve des traces chez Frege, Austin et Husserl, selon Matthiew Soteriou).

Dans un prochain article, j’essayerai d’examiner les conséquences ontologiques que l’on peut dériver de l’expérience temporelle, en admettant une théorie réaliste directe de la perception, une théorie des sense-data, ou une théorie disjonctive. En se rappelant que mon objectif est de défendre l’éternalisme, montrer que l’expérience temporelle n’a pas d’implications ontologiques permettrait de couper court à l’argument selon lequel nous devons inférer du fait existentiel que nous percevons un passage du temps, la réalité indépendante de notre esprit de ce passage du temps.


Bibliographie  :

Soteriou M. (2009), « The Disjunctive Theory of Perception », Stanford Encyclopedia, http://plato.stanford.edu/entries/perception-disjunctive/

Dokic J. (2007), Qu’est-ce que la perception ?, Vrin.

Dokic J (2004), « La neutralité métaphysique de la perception », dans Textes clés de métaphysique contemporaine, Vrin.
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Psychologie et physique du temps : la littérature face à la science

Gotthard Graubner - Kunstmuseum Liechtenstein

Gotthard Graubner - Kunstmuseum Liechtenstein

Wittgenstein nous demande pourquoi les gens ont cru que le soleil tournait autour de la terre. A la réponse “parce que le soleil parait tourner autour du soleil”, il répond “mais à quoi cela ressemblerait si la terre tournait autour du soleil ?”. Bien évidemment à la même chose. L’héliocentrisme et le géocentrisme sont deux hypothèses toutes deux en accord avec l’expérience. Mais seule l’une des deux hypothèses est suggérée par l’expérience (l’héliocentrisme) qui, manque de chance, est fausse.
Une question que l’on peut alors se poser est la suivante : en quoi la description de notre expérience, étendue et poussée à ses limites, peut-elle nous renseigner sur la réalité, étant donné que ce que suggère l’expérience n’est pas nécessairement vrai ?

Il en va de même pour le temps, ce qui peut amener à s’interroger sur la pertinence de ce que Gregory Currie  (1999) appelle la philosophie littéraire du temps. Il semble que des récits comme “A la recherche du temps perdu” de Marcel Proust peuvent nous amener à connaître, au sens de prendre conscience, de notre expérience du temps. cela permet de préciser notre façon d’appréhender le passé et de le lier au présent, et de montrer comment nous anticipons le futur. En somme peut-être de préciser notre psychologie du temps. Or certains philosophes, par exemple Ricœur dans Temps et récit,  pensent que ce type de descriptions psychologiques nous décrit le temps lui-même.

Si la philosophie littéraire et la philosophie scientifique du temps en viennent à se contredire, je ne vois aucune raison de préférer la philosophie littéraire du temps à la philosophie scientifique : la première ne pourra jamais que déployer l’image manifeste du monde, la seconde en proposant ses modèles théoriques offrira la possibilité au métaphysicien de jeter des ponts entre les images manifestes et scientifiques du temps. En d’autres termes de comprendre pourquoi nous percevons le temps non comme il est, mais structuré différemment. Si contradiction apparente il y a, c’est que la temporalité telle qu’elle est manifeste, diverge du temps tel qu’il est en soi.

Référence :

Gregory Currie (1999), « Can There be a Literary Philosophy of Time? », The Arguments of Time, Oxford University Press.

Le puzzle philosophique, Jiri Benovsky

Dans la même collection Ithaque que le Ontologie de Achille C. Varzi, à noter également l’ouvrage Le puzzle philosophique de Jiri Benovsky. Un des rares livres écrit en français dans lesquels on trouve l’évocation du présentisme et de l’éternalisme. Le chapitre IV, « Le journal d’œdipe » explique en effet que la possibilité des voyages dans le temps suppose l’éternalisme. L’auteur montre qu’il faut distinguer possibilité physique, métaphysique et logique, similairement à ce que j’ai fais dans certains articles de ce blog. Il évoque également le paradoxe du grand-père. En fait la plupart des sujets qu’il traite dans ce chapitre (à l’exception notable du perdurantisme) ont été traités sur ce blog. Si vous aimez ce blog je vous conseille donc le livre de Benovsky.

Le texte est bref et clair. Je vais évoquer un point sur lequel je ne suis pas d’accord avec l’auteur. Celui-ci affirme que l’un des défauts de l’éternalisme est de conduire à un fatalisme (p.103) :  « puisque le futur existe, mes actions futures et mes volontés elles-mêmes sont déjà fixées, et je ne suis donc même pas libre de vouloir autre chose que je ne veux et d’agir autrement que je n’agis ! ». Jiri Benovky affirme ensuite qu’une solution pour réconcilier libre-arbitre et éternalisme serait peut-être les espace-temps à branches.

L’auteur affirme cependant plus loin (p.120), que l’espace-temps branchant (à rapprocher de la théorie de McCall que j’ai évoqué sur ce blog) n’est pas en meilleure posture pour rendre compte du libre-arbitre. Il semble donc que pour l’auteur l’éternalisme, et en particulier l’éternalisme classique (non divergent),  soit en mauvaise posture vis-à-vis du libre-arbitre.

Or dans mon mémoire, que je devrais soutenir la semaine prochaine, je défends précisément l’idée que l’éternalisme (dans une version non divergente) est parfaitement compatible avec le libre-arbitre, après avoir écarté les espace-temps à branches comme étant problématiques. Ma solution est assez compliquée, mais je pourrais éventuellement poster un exemplaire de mon mémoire si cela intéresse quelqu’un.

Reste que le livre de Jiri Benovsky est excellent, au moins pour ce qui est du chapitre qui traite du temps, le seul que je puisse évaluer de manière compétente.

Humana Mente

La recherche sur  la nature du temps est très présente dans le monde. En témoigne le dernier numéro de la revue italienne Humana Mente consacrée au rapport entre physique et métaphysique, dans lequel on ne compte pas moins de quatre articles traitant du temps. Il est vrai que le concept de temps semble être étudié à la fois par la physique et à la métaphysique, et qu’il n’est pas évident de mesurer la pertinence d’une réflexion a priori sur le temps.

Les articles sont en anglais.

http://www.humanamente.eu

Temps et causalité

La cause précède l’effet dans un temps linéaire présentant une orientation intrinsèque. La cause et l’effet décrivent des processus physique, la cause doit être localisée avant l’effet, c’est-à-dire la cause doit se produire à un instant qui précède l’instant où se produit l’effet. Cette orientation intrinsèque aux phénomènes n’est pas l’orientation intrinsèque du temps, ou tout du moins, il est possible de les distinguer sémantiquement. Le concept de rétro-causalité (backward causation) décrit l’idée d’un effet qui précède l’effet dans ce même temps linéaire. En d’autres termes, l’effet se produit à un instant antérieur à l’instant où se produit la cause. Au contraire, un renversement du cours du temps revient à affirmer, indépendamment du principe de causalité, que les relations d’antériorité et de postériorité entre des instants s’inversent.

Remarquons donc que si l’on inversait à la fois le cours du temps, et le cours des phénomènes physique, il n’y aurait aucune différence qualitative dans le monde résultant, un peu comme si subitement toute la matière se changeait en antimatière (les protons en anti-protons, et les électrons en positrons).

Ceci est un cadre théorique posé a priori. Maintenant les connexions entre principe de causalité, et principe d’orientation temporelle vont entretenir des liens différents suivant la théorie adoptée.

Premièrement, plaçons nous dans le cadre d’une théorie causale du temps. Dans ce genre de théories, les relations temporelles sont des relations dérivées à partir de processus physiques causaux. En ce sens, la théorie causale du temps, qui réduit le temps à de la causalité, est une théorie relationniste du temps. Ce que nous appelons temps est en fait un ensemble de relations entre de la matière. Le concept de rétro-causalité est alors ambigü. Soit 1) il désigne certains processus physiques ayant la particularité d’être à rebours du temps, c’est-à-dire de la majorité des processus causaux physiques. Soit 2) il peut désigner la totalité des processus physiques, en ce sens que si l’on inverse le principe de causalité, l’on inverse également le principe d’orientation temporelle. Si tous les effets précèdent systématiquement toutes les causes, cela revient à affirmer dans le relationnisme que le temps s’est inversé.

Deuxièmement, plaçons nous dans une théorie primitive du temps. Les relations temporelles n’ont rien à voir avec les relations causales. Les relations causales prennent place dans le temps. Le temps est indépendant des processus physiques causaux. Un temps vide semble alors possible, et nous nous trouvons dans le cadre d’une théorie substancialiste du temps. Dans ce cadre il est parfaitement possible (contrairement à la théorie causale du temps) d’inverser le principe de causalité, sans rien toucher au temps. Ainsi, si tous les effets précèdent toutes les causes, il reste que le temps s’écoulera toujours de la même manière, les relations entre les instants eux-mêmes n’ayant pas varié.

Toutes ces considérations, du fait de la théorie de la relativité, s’appliquent à l’espace et au temps, en tant que ces derniers ne sont que deux aspects d’un concept plus primitif, l’espace-temps. En ces termes, l’opposition devient la suivante : l’espace-temps est-il une sorte de contenant des processus causaux physiques (substancialisme), les processus causaux physiques peuvent-ils êtres réduits à des régions de l’espace-temps (super-substancialisme), ou alors l’espace-temps n’est-il qu’un concept lui-même dérivé, une abstraction abstraite à partir des processus causaux physiques (relationnisme) ?

L’argument du time-lag

Homer perçoit-il le monde directement, ou le construit-il ?

Homer perçoit-il le monde directement, ou le construit-il ?

Je signale un débat sur le forum du site Philpapers, consacré au time-lag argument, un argument à l’encontre de la théorie représentationnaliste de la perception, argument proposé pour la première fois par Russell (1948, 172).

Le représentationnalisme s’oppose à la théorie réaliste directe de la perception. La théorie réaliste directe affirme que nous percevons le monde directement, que notre expérience du monde est le monde lui-même. A l’opposé la théorie représentationnaliste défend que ce que nous expérimentons est une simulation mentale, une construction à partir des données brutes que nous percevons.

Le time-lag argument est proposé comme un argument contre la théorie réaliste directe, en faveur du représentationnalisme. Il a la forme suivante :

1) La vision d’un individu est dépendante des informations voyageant des yeux de cet individu vers l’aire visuelle du cerveau de cet individu, où elle est ensuite traitée, tout cela ne passant pas instantanément, mais prenant un temps fini de temps, aussi petit soit-il.

2) Ainsi le contenu de la vision d’un individu est toujours le monde passé, aussi récent soit-il.

3) Or nous ne pouvons expérimenter directement que ce qui existe dans le présent

4) Nous n’expérimentons donc jamais directement quoi que ce soit.

Cet argument semble présupposer le présentisme en affirmant que seul ce qui est présent existe. Je ne crois pas qu’un tel argument mette vraiment en danger la théorie représentationnaliste de la perception, dès lors que l’on admet l’éternalisme : la zone d’espace-temps qui expérimente est légèrement décalé de la zone d’espace-temps expérimentée. Adopter l’éternalisme permet ainsi de réfuter la prémisse 3) : nous pouvons percevoir directement une zone d’espace-temps localisée autre part, en particulier dans le passé. De la même manière qu’il ne nous semble pas problématique de percevoir des objets éloignés dans l’espace (qui n’existent pas ici, mais existent simpliciter, car ils existent là-bas), il n’est pas problématique de percevoir des objets éloignés dans le passé (qui n’existent pas maintenant, mais existent simpliciter, car ils existent là-bas dans le passé).

Il semble donc qu’une spatialisation modérée et assumée du temps permette de donner un sol plus solide au réalisme perceptif direct. Le soleil que vous percevez est le soleil lui-même. Le fait que vous le perceviez tel qu’il était il y a 8 minutes (du fait de la vitesse limité de la lumière) n’y change rien. Que l’origine du décalage temporel soit la vitesse limite de la lumière, ou le temps de traitement de l’information par votre cerveau, ce décalage n’est pas problématique dans un cadre éternaliste et réaliste direct.

Je me contente de montrer que l’éternalisme et le réalisme direct permettent d’éviter l’aspect problématique du time-lag.  Il est évident que le réaliste direct doit répondre à d’autres objections telles que : « comment expliquez vous les hallucinations ? », et « comment rendez-vous compte de la perspective, du point de vue de l’expérimentateur ? ».

Références :

Forum de Philpapers

Russell B. (1948), Human Knowledge: its Scope and Limits, 1948, p. 172

Espace, temps, possibilité : une même théorie indexicale ?

A la suite de Ross Cameron (2009)1, il est possible de caractériser sommairement le réalisme modal de Lewis comme la conjonction de trois thèses. Premièrement, pour chaque manière dont la totalité du monde pourrait être, il existe un monde qui est de cette manière. Deuxièmement, chaque monde qu’il soit actuel ou non-actuel est une entité concrète : ce sont des sommes méréologiques maximales d’individus spatio-temporels, qui entretiennent des relations. Enfin, l’actualité doit être traitée en terme d’indexicalité (de la même manière que le terme « je », dont la référence varie selon le contexte d’énonciation). Le terme actuel fait ainsi référence au monde auquel appartient le locuteur. Il n’y a pas de différence ontologique entre le monde actuel et les mondes non-actuels. Le monde actuel n’a rien de particulier excepté le fait que c’est notre monde.

Le réalisme modal, tout comme le réalisme temporel (l’éternalisme) s’appuie ainsi sur une théorie indexicale de la localisation. L’actualité n’est rien d’autre que l’identité dans la localisation modale entre le monde où a lieu la désignation et le monde qui est désigné (le monde actuel est le même monde que le monde où je suis). L’instant présent n’est rien d’autre que l’identité dans la localisation temporelle entre l’instant où a lieu la désignation de l’instant, et l’instant désigné (l’instant présent est le même instant que l’instant où je suis).

Elles s’intègrent harmonieusement avec une théorie que tout le monde accepte : le réalisme spatial. Selon cette théorie intuitive, tous les endroits existent, et pas uniquement ici : le bâtiment voisin, l’autre côté de la planète, l’autre bout de la galaxie, tous ces endroits existent au même titre que l’emplacement spatial que j’occupe maintenant. Le terme « ici » est un terme simplement indexical, dont la référence varie selon le contexte d’énonciation. L’endroit « ici » n’a rien de spécial d’un point de vue ontologique. Il ne possède aucune propriété permettant de le discriminer des autres endroits de la réalité.

Remarquons d’ailleurs que l’une de nos meilleures théories physiques, la relativité, nous pousse d’abandonner les concepts distincts d’espace et de temps, au profit d’un concept commun d’espace-temps. Or étant admis le réalisme spatial, il devient plausible d’admettre un réalisme temporel (c’est l’un des principaux arguments en faveur de la théorie B éternaliste).

Etant admis le réalisme temporel (l’éternalisme) qui est notre présupposé, et le réalisme spatial, nous admettons ainsi un réalisme spatio-temporel (chaque événement de l’espace-temps possède une égale dignité ontologique). Il semble alors naturel d’un point de vue théorique d’adopter un réalisme modal. Il ne s’agit finalement que d’étendre un modèle perspectival du temps et de l’espace (notre position dans l’espace-temps nous donne l’impression d’une spécificité de la zone spatio-temporelle que nous occupons), pour intégrer les modalités. Notre position dans cet espace-temps (le monde que nous appelons actuel) nous donne l’impression d’une spécificité de cette région de cet espace-temps.

Ce développement vise à montrer un point précis : si le réalisme modal est contre-intuitif (et il semble qu’il le soit encore plus que l’éternalisme), il jouit cependant d’une élégance théorique. Le théoricien actualiste éternaliste, en utilisant la même théorie de l’indexicalité pour décrire à la fois l’espace, le temps, et les modalités, est très économique sur le plan théorique. La prolifération des entités concrètes (une infinité de mondes possibles) engagée par le réalisme modal se voit ainsi compensée par un système théorique économique. Ontologie coûteuse, théorie austère.

1I take modal realism to be a conjunction of three claims: (1) for every complete way the world could be, there is a world that is exactly that way; (2) worlds, both actual and non-actual, are concrete objects: they are maximal mereological sums of spatio-temporally connected individuals; (3) ‘actual’ is an indexical, serving to pick out the world of the utterer: there is nothing special about the actual world other than it is the onewe happen to be in. (2009, p.1)

Référence :

Cameron R. (2009b), « God exists at every (modal realist) world: response to Sheehy », Religious Studies 45, 95-100.

La théorie de l’espace-temps en croissance

Dans un passage de Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, son second livre sur le temps (le premier étant Les tactiques de Chronos), Etienne Klein exprime sa sympathie pour une solution intermédiaire entre le présentisme et la théorie de l’univers-bloc (la théorie B éternaliste). Cette solution est le non-futurisme, également appelée théorie de l’univers-bloc en croissance (growing block theory). Je vous propose ici l’extrait en question, suivie d’une critique inspirée par une communication que j’ai présenté en 2009.

« Mais ces deux interprétations, univers-bloc et présentisme, sont loin d’avoir clos le débat. Dans le premier cas, l’existence même du cours du temps est relativisée, ou bien, selon une manœuvre idéaliste assez classique, transformée – sans que l’on nous précise comment – en un produit de notre conscience : ce serait seulement par et pour une conscience que se succéderaient les instants du monde. De surcroît, l’interprétation de l’univers-bloc ne semble pas aisément compatible avec l’indéterminisme de la physique quantique qui, d’une certaine façon, laisse l’avenir ouvert à plusieurs possibilités. Quand au présentisme, il s’accorde mal avec la théorie de la relativité restreinte qui ne retient pas l’idée d’un « maintenant » universel, et interdit même qu’on puisse l’envisager : ce qui nous est présent à un certain instant n’existe plus ou pas encore pour un observateur en déplacement par rapport à nous. Il devient impossible de définir un « instant présent » où se manifesteraient tous les phénomènes qui se produisent au même moment dans tout l’univers. Le mot « maintenant » se trouve donc dépourvu d’une signification dans l’absolu.

Ces difficultés ont été fécondes. Un certain nombre de chercheurs ont tenté de dépasser ces deux conceptions en proposant un « espace-temps dynamique ». Le cours du temps serait quelque chose de réel, d’objectivement réel, et rendrait l’espace-temps évolutif. Il « pousserait », à l’image d’une plante, fabriquant en permanence du « maintenant », de sorte que le futur n’aurait plus de statut objectif. Le « maintenant » apparaîtrait localement, constituant le bord du temps, son extrémité actuelle. Dans cette conception l’espace-temps n’est pas un déjà-là ; le futur n’existe pas déjà ; chaque nouvel instant présent prend pied sur le néant ; le cours du temps se construit progressivement, grâce à un moteur qui serait, par exemple, l’expansion de l’univers.  » (Klein, 2007)

La théorie de l’univers-bloc en croissance est une théorie minoritaire parmi les philosophes, qui lui préfère le présentisme ou la théorie de l’univers-bloc. Et ceci pour une bonne raison : cette théorie me parait tout simplement mauvaise.

Voici deux argument à l’encontre de cette théorie.

Contrairement au présentisme (dans lequel le fait d’être présent est un fait objectif) et à l’éternalisme (dans lequel le fait d’être présent est un simple fait indexical), le défenseur de l’espace-temps en croissance doit postuler deux manières extrêmement différentes d’être présent, ce qui semble violer le principe d’économie ontologique. Un fait objectif signifie ici un fait non-perspectival, propre à la réalité, indépendamment de la localisation du locuteur. Par opposition, être présent au sens indexical ne signifie rien d’autre que d’être présent de son propre point de vue. Dans la théorie de l’univers-bloc, tous les locuteurs sont présents de leur propre point de vue temporel. Les énoncés qu’ils expriment sont présents au sens où ils sont simultanés avec l’acte d’énonciation (présent indexical). Dans le présentisme, les locuteurs présents sont les locuteurs qui existent, le présent est un fait objectif de la réalité, l’existence (présent objectif).

Si les éternalistes et les présentistes recourent à deux concepts d’être présent, ces deux concepts dénotent un et un seul unique temps. Pour le partisan de la théorie de l’univers-bloc en croissance, les deux concepts divergent quant au temps dénoté. En effet, les instants dénotés par le concept de « présent objectif » ne forment qu’un sous-ensemble des instants dénotés par le concept de « présent indexical ». Si les trois théories possèdent un nombre similaire de concepts, le coût ontologique de la théorie de l’univers-bloc en croissance est cependant supérieur : il ne s’agit pas de décrire le présent de deux façons différentes, il y a deux présents radicalement différent : le présent objectif du bord du bloc, et le présent indexical de l’ensemble du bloc. Le non-futurisme est donc une théorie peu économique, car il est possible d’être présent de deux façons. Il est par exemple possible d’être présent au sens indexical, en étant localisé à un instant t du bloc, tout en étant passé au sens objectif, car cet instant t n’est pas au bord du bloc passé-présent. De plus il semble contre-intuitif de pouvoir être présent en un sens, et passé en un autre sens.

Le second argument est un argument sceptique (Bourne 2002, 2006, Braddon-Mitchell 2004). Il consiste à demander au théoricien adepte de l’espace-temps en croissance : « comment pouvez-vous savoir que maintenant (au sens indexical) c’est maintenant (au sens objectif) ? ». En d’autres termes comment pouvez-vous savoir que vous êtes présent au sens objectif, et pas seulement au sens indexical ? Il est en effet nécessaire de garantir que l’on est présent au sens objectif, sinon l’ouverture du futur n’est pas garantie. Il ne semble pas possible d’expliquer pourquoi l’on est présent au sens objectif, et pas seulement au sens indexical. Or la théorie de l’univers-bloc en croissance fut développée en grande partie contre la théorie de l’univers-bloc (la théorie B éternaliste), dans le but d’expliquer pourquoi le présent est spécial en un sens ontologique fort. L’explication est que le présent est spécial en ce qu’il est le bord de l’espace-temps.

Clairement la théorie de l’univers-bloc en croissance ne satisfait pas ce réquisit. Elle ne parvient pas à expliquer pourquoi nous sommes présents au sens objectif, et pas simplement perdu dans le passé du bloc, avec par exemple les milles années futures déjà fixées. Elle présente donc un problème méthodologique : elle est développée pour rendre-compte de la spécificité du présent, ce qu’elle ne parvient pas à faire.

Références :

Bourne C. (2002), “When am I? A tense time for some tense theorists?”, Australasian Journal of
Philosophy
80 : 359–71.
Bourne C. (2006), A future for Presentism, (Oxford : Oxford University Press).
Braddon-Mitchell, D. (2004), “How do we know it is now now?”, Analysis 64: 199–203.
Klein E. (2007), Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, Flammarion.

Voir aussi mon ancien article : Théories hybrides et ouverture du futur

Qu’est-ce que la métaphysique ?

La métaphysique

Qu’est-ce que la métaphysique ? Plutôt que d’en donner une définition, je me contente ici d’énumérer de façon non exhaustive certaines de ses principales questions, afin de localiser la métaphysique du temps dans le paysage philosophique qui l’environne. Je confond ici les termes d’ontologie et de métaphysique, la distinction entre les deux étant flottante. On considère parfois que l’ontologie traite de ce qu’il y a dans notre monde actuel, et que la métaphysique s’occupe en plus des mondes possibles.  Dans d’autres contextes, on considère que l’ontologie s’intéresse à la réalité fondamentale, alors que la métaphysique est une sorte d’ontologie appliquée à un problème précis et complexe.

Ontologie formelle

Quels sont les éléments, les briques de base de notre monde ?
Propriétés, relations, structures ? Faits, états de choses, événements ?
Objets concrets, objets abstraits (nombres, ensembles, propositions) ?
Le monde se décompose-t-il en différents niveaux de réalité ? Si oui existe-t-il un niveau fondamental de la réalité ?

Métaphysique de l’espace-temps

Qu’est-ce que l’espace, qu’est-ce que le temps ? Comment les choses traversent-elles le temps ? Le passé et le futur existent-ils ? Si oui quelles différences entre les deux ? Pourquoi le temps est-il orienté ? Le temps passe-t-il réellement ?

Métaphysique modale

Qu’en est-il du possible et du nécessaire ? La réalité comprend-t-elle non seulement le monde actuel, mais aussi les mondes possibles ? Ces mondes sont-ils des fictions ? Des scénario ? Des recombinaisons imaginaires de morceaux de l’actuel ? Ou bien possèdent-ils la même dignité ontologique que notre monde ?

Métaphysique de l’esprit

Qu’elle est la place de l’esprit dans cet univers ? Peut-on le réduire à une entité physique ? Y a-t-il vraiment des esprits dans la nature ? L’esprit a-t-il une pertinence causale sur le monde ?

Métaphysique de la volonté libre

Y a-t-il des actions libres, non déterminées ? D’ailleurs qu’est-ce qu’une action ? Une intention ? Une délibération morale ?

Méta-ontologie

Est-on justifier à faire de la métaphysique ? Les questions métaphysiques admettent-elles des réponses ? Si non, faut-il arrêter de perdre son temps avec la métaphysique ?