L’un des débats classiques en philosophie du temps concerne le rapport du temps au changement. Le problème est habituellement formulé ainsi : peut-il y avoir du temps en l’absence de changement ? Aristote défendait par exemple que le temps est le nombre du mouvement (chapitres 10 à 14 du livre 4 de la Physique). Pour lui, l’absence de changement impliquerait donc l’absence d’écoulement du temps.
Shoemaker (1969) a proposé une expérience de pensée visant à défendre la théorie opposée : le temps n’implique pas le changement. Son expérience de pensée consiste à imaginer le monde découpé en trois zones A, B et C. Chacune de ces zones subit un arrêt complet du changement, mais selon des fréquences différentes. Conclusion : le temps continue d’exister, même en l’absence de changement (on peut en effet mesurer le temps que dure la glaciation d’une zone à partir d’une zone qui n’est pas en mode « glaciation »).
On pourrait alors répondre : « oui d’accord, dans une certaine partie de la réalité le changement peut s’arrêter, et le temps continuer à s’écouler, mais c’est parce qu’il existe une partie de la réalité telle que le changement à toujours lieu, qui nous permet de mesurer cet écoulement du temps ».
Mais Shoemaker explique qu’on peut ajuster les fréquences afin que les trois zones subissent à certains instants une glaciation simultanée. Or s’il peut y avoir du temps en l’absence de changement dans chacune des trois zones de façon indépendante, il semble qu’il puisse y avoir du temps en l’absence de changement, c’est-à-dire un passage du temps en cas de glaciation globale de l’univers.
Cette expérience de pensée montrerait ainsi que le temps peut s’écouler en l’absence de changement. Mais attention le « peut » ne dénote pas ici la possibilité physique, mais la possibilité logique. Le concept de temps n’implique pas le changement; et ceci indépendamment de savoir si dans notre monde les lois de la physique rendent possible ou non un intervalle de temps sans changement.
Référence :
Shoemaker, Sydney (1969), « Time Without Change », Journal of Philosophy 66 (12):363-381.
