Le présent peut-il déterminer le passé ?

La masse de la matière courbe lespace-temps, influence les propriétés géométriques de lunivers-bloc

La masse de la matière courbe l'espace-temps, influence les propriétés géométriques de l'univers-bloc

Traduction d’un extrait d’un article de Carl Hoefer.

La thèse du déterminisme vous dit que l’état du monde à un moment détermine tout le reste, passé et futur, mais il ne vous dit pas quelle couche, s’il y en a une, explique ou détermine toutes les autres. Le challenge que pose le déterminisme à la volonté libre, ne vient pas de la physique, mais plutôt du mariage malheureux du déterminisme physique avec la théorie du temps basée sur les séries A. L’inquiétude que nous avons est qu’une couche passée (localisée loin dans le passé, peut-être même les « conditions initiales » de l’univers s’il y a une chose telle) puisse déterminer nos actions maintenant. Nous ne pensons jamais qu’une couche présente (incluant les actions que nous réalisons maintenant) détermine ce qui est arrivé dans le passé. Pourquoi pas ? Il y a deux raisons à cela. Premièrement, nous adoptons inconsciemment une image métaphysique basée sur les séries A, et incompatible avec l’univers-bloc : nous concevons le passé comme étant réel, fixé ou déterminé, le présent comme étant aussi réel (ou le devenant), mais le futur comme « indéterminé », ou « ouvert ». Et alors que la fermeture éclaire du présent s’avance dans le futur, c’est le futur qui devient déterminé, et non le passé. Une fois déterrée cette image métaphysique tapie dans notre raisonnement, il devient évident qu’elle n’est pas pertinente. La physique n’a rien à faire avec elle et (comme nous l’avons noté avant), elle est probablement incompatible avec elle, quand elle est comprise comme s’appliquant aux événements per se. Du point de vue des séries B, ou de l’univers-bloc, il n’y a aucune raisons de penser que le passé détermine le présent et le futur plutôt que le contraire.

Hoefer C. (2002),  “Freedom from the Inside Out”, dans Craig Callender (ed.), Time, Reality and
Experience
(Cambridge University Press).

Une volonté libre dans une réalité éternelle ?

Le déterminisme est une thèse métaphysique qui affirme que tout événement a lieu nécessairement à cause des événements antérieurs, qui le précèdent dans le temps. Une autre manière de la définir est la suivante : la conjonction des faits passés et des lois de la nature permet de dériver toute vérité à propos du futur.

L’éterniste est dans une position inconfortable. Car non seulement il ne peut refuser l’existence des faits passés, mais il doit défendre l’existence des faits futurs. Le futur est en ce sens déterminé en un sens classique : le passé et les lois de la nature existent, il est donc possible (en droit) de dériver toute vérité à propos du futur. Le futur est déterminé par le passé. Mais il est déterminé également en un autre sens. Puisque l’éternisme affirme que le futur existe déjà maintenant, le futur est déjà déterminé maintenant.

L’éterniste qui cherche à ménager une place à la volonté libre, en plus de réfuter la ligne d’argumentation classique en faveur du déterminisme, doit réussir à expliquer comment les faits futurs peuvent exister de toute éternité sans être déterminés. Une explication peut-être pas impossible, mais cependant ardue.

L’éterniste est-il en mauvaise situation pour rendre compte de la volonté libre (et par là attribuer une responsabilité morale aux personnes ?). Pas nécessairement : l’un des principaux débats en la matière oppose les compatibilistes aux incompatibilistes. Pour les premiers le déterminisme est compatible avec la volonté libre, ce que rejettent les seconds. S’il est difficile à l’éterniste de rejeter le déterminisme, il peut cependant adopter une stratégie compatibiliste classique, et montrer qu’il existe une place pour la volonté libre dans ce monde déterminé.

Un exemple d’une telle stratégie est fournie par Lewis (1981) : j’agis nécessairement en fonction des lois de la nature, et en ce sens je suis déterminé par elles. Mais les lois de la nature auraient pu être différentes, et j’aurai donc pu agir différemment. Ainsi, si j’aurai pu agir autrement, je suis libre, et il est possible de m’attribuer une responsabilité morale.

L’éterniste peut adopter ce genre de stratégie : la réalité existe de toute éternité, mon futur existe de toute éternité, et en ce sens je suis déterminé. Mais à chaque instant je pourrais agir différemment, et appartenir ainsi à un autre monde, lui aussi déterminé, mais avec des lois de la nature différentes.

Références :

Lewis D. (1981), « Are We Free To Break the Laws? », Theoria. A Swedish Journal of Philosophy Lund, 47-3.